Jours ordinaires en Chine    
par Thierry Girard    

Jours de printemps à Hangzhou

Foule chinoise. Houle humaine. Un mouvement lent et continu qui monte peu à peu le long de la digue des poètes comme le flux d’une marée. Nous sommes à Hangzhou, au bord du lac de l’Ouest, un samedi de printemps. Sur l’allée centrale de la digue le courant est plus vif, non pas que la foule soit pressée, mais elle est prise dans l’en-allée collective. Sur les bords, le mouvement se ralentit et se brouille, il y a parfois comme des tourbillons autour des balises rouges, roses, blanches, que forment les pruniers en fleurs. On s’y bouscule pour se photographier chacun son tour et tous ensemble ; le temps de reprendre sa respiration, tels les nageurs autour d’une bouée, avant de se laisser dériver, emporter vers un arbre encore plus beau, d’un rouge sang, comme sur les peintures chinoises.

Avec trois mots d’anglais ou simplement en tendant l’appareil avec un large sourire, on demande à l’étranger photographe qui avance à contre-courant —en tirant des bords d’un arbre l’autre— de photographier, ici, trois adolescentes qui n’en peuvent plus de se pousser du coude en pouffant de rire; là, un couple d’amoureux à l’air sérieux, se tenant l’un à coté de l’autre, chastement ; ou encore une famille, c’est à dire un grand-père, une grand-mère, un père, une mère et l’enfant, le divin enfant unique, centre du monde habillé de couleurs vives, jaune, rouge, tel un petit empereur ou une petite impératrice de Chine.

Ces promeneurs du samedi ne photographient jamais le paysage pour lui-même, l’étrange lumière brouillée du lac ou le sacre du printemps : on photographie l’autre, l’être cher, l’ami(e) dans le décor du lac ou tenant délicatement la branche d’un prunier comme si ce geste simple avait une dimension rituelle et symbolique, répétée année après année, image non pas du temps qui passe mais de l’éternité. Simples souvenirs aussi qui sont autant de petites preuves du bonheur et du plaisir à s’être trouvé là un samedi de printemps au bord du lac de l’Ouest à Hangzhou.

Seule fausse note dans cette aménité joyeuse et tranquille, un photographe ambulant hausse le ton avec un client trop exigeant : un jeune homme en voyage d’affaires, qui a délicatement posé sa veste sur son attaché-case, resserré sa cravate et pris une pose suffisante, choisissant lui-même l’angle de la prise de vue... est-ce pour son patron, sa petite amie, ou à seule fin d’être rassuré sur son avenir de jeune conquistador de la nouvelle économie chinoise ?

Petits groupes de jeunes gens qui se croisent et se recroisent, flux et reflux comme dans un paseo. Garçons et filles, garçons ou filles. Les hommes ont pour la plupart ce petit costume gris, chemise et cravate comprises, qui est l’uniforme de la Chine actuelle, du businessman paradant dans sa Buick made in Shanghai à l’employé à vélo tout fier de son portable qui ne cesse de sonner.

Les filles, elles, ont un peu plus d’imagination même si dans l’ensemble elles gardent une apparence modeste avec notamment leurs collants, voire leurs surcollants, épais et opaques, couleur chair jaunasse. Pour la fraîcheur printanière ou par pudeur ? (les jeunes shanghaiens qui aiment jouer au dur, style yakusa, à la rock star déjantée ou à la chinoise fatale, traitent avec condescendance les gens de Hangzhou de ploucs!).

Et pourtant Hangzhou n’est qu’à deux heures de Shanghai, la Grande Métropole, mais c’est déjà une autre Chine; une sorte de seuil entre la Chine de l’embellie industrielle et financière, telle qu’elle s’affiche en centre ville, cet immense chantier où les immeubles de bureaux et de commerces, de goût et de style divers, ne cessent de croître, faisant table rase du passé — comme partout dans ce pays — et une Chine encore à peine sortie des années de Révolution et dont la population a conservé un coté rustique dans ses atours, naïf dans ses comportements, une simplicité franche et naturelle plutôt sympathique, comme si il y avait un léger décalage entre les acteurs d’un théâtre et le décor d’une nouvelle pièce en train de se monter.

Ainsi en fin d’après-midi, toujours au bord du lac, les mêmes gens, tous âges confondus, se retrouvent tous les soirs pour jouer de la musique, chanter, faire une partie d’échecs, de cartes ou de mah-jong; ou simplement flâner de groupe en groupe en surveillant l’arrivée de ces petits ferries qui emmènent les touristes (chinois pour la plupart) sur les îles au milieu du lac. Il y a là comme une atmosphère de province, de petite bourgade, de village même.

Le groupe qui attire le plus de badauds s’installe fidèlement au même endroit, au pied des marches d’une fontaine. Peut-on parler vraiment d’un groupe puisque chacun est à la fois acteur et spectateur, rentrant et sortant du cercle tour à tour, le temps de deux ou trois chansons qui sont autant de petites saynètes de théâtre ? Des acteurs-chanteurs —ouvriers, fonctionnaires, retraités— dont le répertoire privilégié est un mélange de chansons traditionnelles villageoises et de chansons héroïques qui évoquent les décennies qui ont suivi la Libération de 1949. Chacun a son personnage, son rôle : la chef de village avec son petit costume gris clair et ses cheveux bien coupés qui joue et chante avec une gestuelle très opéra révolutionnaire; la séductrice, maîtresse femme, qui tourne autour de son jeune amant un peu benêt, et la jeunette qui fait marcher son vieux mari; la vieille édentée qui joue à l’ivrognesse; l’aveugle à voix de stentor, un peu éraillée, qui chante des histoires qui font se plier de rire l’assistance ; le couple qui minaude autour d’une histoire d’amour coquine, et ces femmes, mûres comme une bonne récolte, qui célèbrent le bon travail en chantant et dansant avec des foulards rouges. On me fait généralement une place de choix, on s’écarte pour que j’installe mon trépied et l’appareil, et le cercle se referme autour de moi comme pour me protéger. Je fais aussi partie du spectacle, chaque changement de film est un moment intense de curiosité et il suffit que j’ouvre le petit carnet où je prends des notes pour que dix têtes se penchent avec effarement sur l’écriture sibylline. On vient me demander quelle est ma chanson favorite, je réponds : « Celle avec le foulard rouge ». Et on recommence pour moi avec l’approbation de la foule.

Autre houle à certaines heures, les vagues de vélos qui remplissent encore les bas-côtés des larges avenues et viennent buter et se déverser en un ballet subtil de priorités sur les carrefours. Contrairement à Pékin et Shanghai, la voiture — et les embouteillages — ne règne pas encore ici totalement en maître.

Sur les mêmes avenues, plus tard le soir, lorsque la nuit tombe, la déambulation devient nonchalante. On est entre voisins, les échoppes ont encore des clients, les petits restaurants sont ouverts sur la rue —odeur âcre de l’huile usée —. À la porte des restaurants plus chics des jeunes filles en tenue traditionnelle et jupe fendue essayent d’attirer avec force sourires le chaland. Près de l’Université, il est un endroit très prisé où des centaines de gens dînent dans une ambiance d’hystérie collective : théorie de plats défilant les uns après les autres, s’accumulant sur les plateaux tournants jusqu’à n’être plus qu’un champ de bataille lorsqu’une assemblée joyeuse libère une table.

Dehors dans la nuit, la foule est clairsemée. Une jolie fille se promène en grignotant des pop-corns. Trois jeunes types passent, la hèlent, l’un d’eux essaie de l’enlacer et lui effleure les seins —privautés incroyables en ce pays pudique—. Elle se dégage en riant —les connaît-elle ? —, décline leur invitation et s’enfonce seule, lentement, dans l’obscurité en faisant claquer sous ses pieds nus ses petites mules à talons hauts. L’air est tiède, les feuillages frissonnent, c’est une nuit de printemps à Hangzhou.

© Thierry Girard.

Texte paru dans le catalogue d’exposition « Jours ordinaires en Chine », Nice, 2001.

 
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